D’abord intrigué par le titre, La grande vie, je lis un extrait de ce petit livre : « Ce qui manque à ce monde, ce n’est pas l’argent. Ce n’est même pas ce qu’on appelle « le sens ». Ce qui manque à ce monde, c’est la rivière des yeux d’enfant, la gaieté des écureuils et des anges ». Me voilà de plus en plus intrigué… Et lorsque je remarque que François Busnel – un héros, un modèle ! – (La Grande Librairie, tous les jeudis soirs sur arte) en a fait cette critique : « Il y a bien plus dans ce magnifique et bouleversant recueil que dans nombre de traités de philosophie », je ne vois qu’une issue possible : le dévorer sur-le-champ !

La toute première phrase du livre ne manque pas d’étonner. On semble entrer, en une seconde, dans la vie de l’auteur : « Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m’avez pris le cœur à la gare du Nord ». En parlant de la poétesse du XIXe siècle, et plus particulièrement de son poème Rêve intermittent d’une nuit triste, Christian Bobin nous donne un aperçu de ce qu’il considère être un choc émotionnel en littérature. La suite sera, pour nous aussi, un choc : poétique, visuel, sensible.

Fulgurances

Bien sûr, on peut trouver le texte parfois déroutant, hermétique. Mais on est récompensé ici et là par d’incroyables fulgurances. Comment crée-t-on ces raccourcis de pensée, des heureuses juxtapositions qui font naître une émotion, un imaginaire ? Comment a-t-on un jour l’idée d’écrire à propos de « provisions de lumière », de « cœurs troués par les balles du soleil », d’une « pomme rouge qui crie de joie », de la nuit « avec son voile de silence et ses yeux d’encre » ? Quel talent peut permettre de décrire l’indicible, le furtif : « Le rire, aux mille pièces d’eau, aux jardins intérieurs et aux chambres secrètes, s’effondre à peine construit, mais Dieu que c’était beau »…

Des mots pour parler de poésie

Si La grande vie n’est pas un recueil de poèmes, il n’en demeure pas moins un monument de poésie. Et surtout, une des rares tentatives réussies de définir la poésie, sans lourdeur, sans poncifs : « La poésie, c’est le bec grand ouvert de l’oisillon et un silence qui tombe dans la gorge pourpre ». L’auteur implore : « Ah, ne m’enlevez pas la poésie, elle m’est plus précieuse que la vie, elle est la vie elle-même, révélée, sortie par deux mains d’or des eaux du néant, ruisselante au soleil ».

La grande vie nous donne aussi des conseils de vie, qui sont toujours précieux… Le plus remarquable est sans doute celui-ci : « Si vous voulez non pas comprendre mais voir la vie, la voir par les milliers de fenêtres ouvertes de votre sang, alors écoutez un air de Bach au piano. (…) Les variations de Bach sont la pensée la plus profonde sur la vie qui nous quitte, et le baiser qu’elle nous donne. »

Alors, pourquoi La grande vie ? Parce que la grande vie, c’est tout simplement la poésie.

La grande vie, Christian Bobin, éditions folio.

 

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